« Du vécu de Vilain  petit  canard » ? ...

...au bonheur d'être cygne


Claude Marguerite Domange

Psychopédagogue

Docteur de l'Université des Sciences biologiques et pharmaceutiques PARIS V
Formée en Gestion Mentale à l'Institut Supérieur de Pédagogie de Paris

40130 CAP BRETON - 05 58 72 00 77

Je vous propose de ré évoquer , ensemble , ce conte qui fait partie de notre bagage commun  (nous savons, nous, qu'il s'agit d'un cygne élevé chez les canards et, ce qui est très important pour nous, ici, regardé comme un canard et élevé comme un canard ).

Que voyons-nous dans cette histoire?

Dans un premier temps, un jeune différent des autres jeunes autour de lui ; plus il grandit, plus cette différence s'accentue. On lui reproche sa différence ; il est malheureux, ne comprend pas ce qui lui arrive, mais sent obscurément que c'est cette différence qui le rend « vilain » aux yeux des autres ; alors il se sent réellement « vilain ».

Dans un deuxième temps, arrivent dans le ciel d'autres oiseaux qui attirent notre jeune, mais déjà presque grand,« vilain petit canard ». Il sent que ces oiseaux correspondent à ses aspirations les plus profondes, les plus hautes. Il se sent comme eux, au fond de lui. Et voilà qu'un jour, il surprend son reflet dans la surface d'un étang, et, oh, étonnement, il se voit -et se reconnaît- comme faisant partie de ces oiseaux appelés cygnes. Il a trouvé sa famille d'appartenance et peut s'envoler avec eux et vivre sa vie de cygne.

Ce que l'histoire ne dit pas, c'est qu'étant reconnu dans sa spécificité de cygne il a pu à la fois se sentir semblable à tous les cygnes et différent de chacun d'entre eux. Semblable à tous -et ainsi se conforter dans son identité par rapport à un groupe existant (et par là même faire partie de l'ensemble oiseau - où était-il auparavant sinon exclu de toute appartenance ? -) Différent de chacun d'eux, par son caractère personnel d'être unique .

Pour l'enfant précoce qui, souvent, se vit véritablement comme un « vilain petit canard » - et certains de leurs dessins en attestent - c'est-à-dire ne se sent appartenir à aucun groupe, et par là même, ne se sent pas comme faisant partie de l'humanité, quelle souffrance !

N'oublions pas qu'un enfant précoce est un enfant et que pour se construire il a besoin (tout comme notre petit cygne du conte) :

•  d'une part d' être reconnu et de se reconnaître comme semblable à d'autres (et donc ayant une place parmi d'autres) - et c'est là que pour le précoce se situe la difficulté car son groupe d'appartenance ne se situe pas dans la moyenne - la norme - mais dans la marge ;

•  d'autre part d' être reconnu et de se reconnaître comme différent de tout autre (comme être unique) afin d'advenir en tant que sujet. Mais ceci n'est possible que si la première condition est remplie.

Ceux sont ces deux volets que je vais évoquer.

Quelques aspects du fonctionnement cognitivo-affectif des « intellectuellement précoces» :

Première nécessité

Etre reconnu et de se reconnaître comme semblable à d'autres (et donc ayant une place parmi d'autres),
c'est-à-dire faisant partie d'un groupe dont l'existence est reconnue par tous.

Ce qu'il y a de commun entre tous les précoces et qui les différencie de la norme , la moyenne (au sens de la courbe de Gauss)  :

Pour en parler, je m'appuierai sur quelques notions de neurophysiologie , en particulier au niveau du fonctionnement du cerveau et de son développement.

Nous nous aiderons de ce schéma, en y superposant celui représentant les hémisphères cérébraux et les lobes frontaux.

 

Les grandes lignes du fonctionnement du cerveau et de sa maturation :

Notre cerveau comprend trois étages qui correspondent chacun à un domaine bien particulier, et qui récapitulent la phylogénèse ( l'évolution des organismes vivants) :

- Le plus archaïque, appelé le « cerveau » reptilien  (en analogie avec celui des reptiles) commande les mécanismes de maintient de la vie et de l'espèce, et joue un rôle majeur dans l'éveil, la vigilance.

- L'étage moyen, dit « cerveau » limbique (en analogie avec celui des mammifères les plus anciens) est le siège des émotions, de l'affectivité et joue le rôle de filtre.

- L'étage supérieur, le néo-cortex ( en analogie avec le cortex des mammifères plus récents, mais bien plus évolué chez l'homme) est le siège de la pensée, zone de l'activité mentale proprement dite.

Suivons ensemble le trajet des informations qui parviennent, par l'intermédiaire de nos organes des sens, jusqu'à notre cerveau ; c'est un trajet de bas en haut, des structures les plus archaïques aux structures les plus évoluées :

- Toute information (qu'elle vienne de l'extérieur ou de l'intérieur) arrive au niveau de notre « cerveau » le plus ancien dans une formation (la formation réticulée) où elle est plus ou moins atténuée ou accentuée selon notre état de veille et de vigilance, et transportée à l'étage au dessus.

- Au niveau du «cerveau moyen», ces informations sont vécues en sensations et émotions.

Parmi la masse des informations qui arrivent, cet étage détecte celles qui sont vécues comme intéressantes, nouvelles, agréables ..., et stimule, à l'étage supérieur, les zones du néo-cortex concernées par chacune de ces informations.

Les autres informations, vécues comme inintéressantes, monotones, désagréables ..., sont inhibées ou déformées, stimulant peu ou pas les zones du néo-cortex correspondantes (parfois, en analogie avec une même émotion vécue auparavant, stimulant le néo-cortex dans une zone qui ne correspond pas du tout à l'information).

- A l'étage néo-cortical, au niveau des hémisphères cérébraux, ces stimulations se traduiront par des « images mentales » utilisables pour faire attention, mémoriser, comprendre, réfléchir, imaginer...

Ces stimulations peuvent aussi arriver au niveau des lobes frontaux (ce qui est, remarquons le, le propre de l'Homme - passage à la position debout, libérant les mains, développant le front -), mais seulement si un certain degré de maturation neurobiologique est atteint (d'une grande importance pour ce qui nous préoccupe aujourd'hui, comprendre mieux en quoi consiste la précocité intellectuelle ).

Or les lobes frontaux permettent l'activation de la formation réticulée à un niveau énergétique plus élevé ; ils sont également en étroite relation avec la zone limbique, émotionnelle, affective. Les lobes frontaux jouent un grand rôle dans l'anticipation, le projet, la prise de décision (choix altruistes, actions non purement réactionnelles etc...).

Si la maturation neurobiologique le permet , les lobes frontaux sont stimulés, la formation réticulée est réactivée et permet un nouveau trajet de bas en haut, vers le niveau néo-cortical .

Le passage par la zone émotionnelle, très connectée avec les lobes frontaux , et s'il y a accord sur le projet, permettra un traitement «surmultiplié» de l'information.

Abordons maintenant le cerveau sous l'angle des hémisphères cérébraux  :

Chacun des deux hémisphères a une compétence particulière .

•  HG : verbal, relationnel, analytique, séquentiel, logique, temporel, s'intéresse aux éléments qu'il traite successivement, passe des éléments au tout.

•  HD : visuel, intuitif, synthétique, global, analogique, atemporel, s'intéresse aux relations et aux structures qu'il traite simultanément, passe de l'ensemble aux éléments.

Les deux hémisphères sont ainsi complémentaires et sont reliés entre eux par un sorte de pont appelé le corps calleux .

Il y a des connections possibles à l'intérieur d'un même hémisphère et entre deux hémisphères . Mais cela, encore ici, n'est possible qu' à un certain degré de maturation neurobiologique .

La maturation neurobiologique du cerveau se fait au cours de la croissance.  

Il y a gainage progressif des fibres nerveuses par une substance qu'on appelle la myéline. Cette myélinisation progressive permet une meilleure transmission de l'influx nerveux qui peut relier d'abord des neurones d'un même hémisphère , puis, quand le corps calleux est suffisamment myélinisé, relier des neurones de deux hémisphères différents, permettant des tâches d'abstraction et de raisonnement, et enfin, lorsque le corps calleux est totalement myélinisé, offrant ainsi accès aux lobes frontaux , permet les tâches nécessitant anticipation, projet, prise de décision ...

Cette maturation du système nerveux par myélinisation des fibres nerveuses et du corps calleux est plus ou mois précoce selon les individus . On observe des différences de plusieurs années.

Chez l'enfant à haut potentiel intellectuel , il en découle la capacité à faire plus tôt que la moyenne des associations entre les différents territoires d'un même hémisphère , puis entre les deux hémisphères .

Nous savons bien que c'est une des caractéristiques du précoce que de relier très tôt et très rapidement de nombreuses notions entre elles (n'est-ce pas l'étymologie même du mot intelligence qui vient du latin «inter » -entre- et « légère » -lire- ; c'est-à-dire la capacité de « lire » ce qui est entre les choses, les idées, les concepts..., en somme, la capacité de faire des liens pour trouver du sens). Et nous savons combien il est vital pour les précoces que ce qu'ils vivent ait du sens !

L'enfant à haut potentiel intellectuel, fait le lien tous azimut, en un temps record et fonctionne rarement de manière linéaire.

L'accès plus précoce aux fonctions des lobes frontaux leur permet une plus grande efficience cérébrale (réactivation de la formation réticulée) avec une fonction intellectuelle très imbriquée avec la fonction émotionnelle (lobes frontaux fortement connectés à la zone limbique), ce qui ne va pas sans quelques difficultés pour les précoces, très sensibles à la justesse des sentiments, la justesse des relations ... grande efficience cérébrale , dans le cas d'un vécu émotionnel positif (on pourrait dire avec beaucoup d'éclat - au singulier-), mais dans le cas d'un vécu émotionnel négatif , ...un « beau » blocage (avec soit beaucoup d'éclats - cette fois-ci au pluriel - , soit une inhibition intellectuelle).

Ce qui caractérise donc ces enfants à haut potentiel intellectuel et qui les différencie de la moyenne des autres enfants, de la norme , c'est ce fonctionnement spécifique dont nous venons de voir quelques aspects :

•  Une potentialité intellectuelle au dessus de la moyenne,(qu'ils garderont toute leur vie)

•  une manière multidirectionnelle de traiter l'information ,

•  un émotionnel très lié au mental,

•  un besoin vital de sens, de justesse, de justice...

Cette précocité dans le domaine intellectuel ne va pas toujours de pair avec une précocité dans d'autres domaines (par exemple affectif, psychomoteur, physiologique même...).

C'est ce que Jean-Charles Terrassier, psychologue, appelle le phénomène de dyssynchronie . Il peut donc y avoir chez un précoce (et cela est très fréquent) :

Dyssynchronie interne , par inhomogénéité des maturations (ne demandons pas à un enfant plus que son âge dans certains domaines ; il est quelques fois capable de moins !).

Dyssynchronie externe entre son fonctionnement intellectuel et le milieu (scolaire , familial ...) qui en fait un inadapté à la norme .

Le psychologue suisse Jung disait déjà en 1942 , lors d'une conférence devant l'assemblée annuelle des membres du corps enseignant de Bâle :

« ...le risque que court le bien doué ne provient pas seulement de ce qu'il s'écarte de la norme ; il provient aussi de cette opposition (en lui , entre le haut et le bas) qui prédispose aux conflits intérieurs... »

Plus ces enfants seront détectés tôt , plus ils pourront être soutenus, plus leur évolution et leur épanouissement intellectuels seront facilités, ainsi que leur intégration sociale , car c'est la non reconnaissance de ces enfants en tant qu'intellectuellement précoces qui, d'«en marge» qu'ils sont, les fait devenir marginaux .

Etre en marge est une réalité à la fois objective et vécue. Aucune connotation morale ne doit s'attacher à cette notion de marge car il est aussi normal (dans le sens courant de ce terme) d'être «  au milieu » que « sur les bords» ( toute caractéristique humaine se présentant, dans une population globale , selon la courbe de Gauss).

Reconnaissance donc nécessaire de ces enfants précoces. Cette reconnaissance passe par la connaissance de ce que la précocité intellectuelle induit chez un enfant (ou adolescent, ou adulte). L'enfant aura ainsi, en quelque sorte droit à l'existence, puisque faisant partie de ...

Ayant une place , il pourra comme tout être humain (et n'est-ce pas son rôle ?) essayer d'advenir en tant que sujet . Sujet unique ; dans son unicité, différent de tout autre.

Seconde nécessité :

Se reconnaître et être reconnu , en tant que sujet , comme différent de tout autre.

Nous regarderons d'abord du côté de ses méthodes personnelles d'apprentissage (niveau des «images mentales»), puis d'un point de vue psychique global.

Reconnaître ses habitudes mentales personnelles ? (les images qu'il voit dans sa tête, les mots qu'il se dit, les enchaînement des séquences, leur utilité... pour faire attention, mémoriser, comprendre, réfléchir, imaginer).

Difficile pour un précoce, tant «cela va vite dans sa tête».

Quelques exemples de difficultés : au niveau du graphisme, en orthographe, en expression écrite (pour exprimer, expliquer, démontrer...).

Quand il utilise un processus performant, faute de l'identifier, il ne peut le transposer dans un domaine où il est moins (voire pas du tout) performant - là aussi il y a souvent dyssynchronie - et nous avons tous des exemples de cela. Le précoce se trouve alors totalement démuni devant ce qu'il ne réussit pas «naturellement».

Egalement dyssynchronie entre la vitesse de fonctionnement nécessaire à la prise d'information et celle du fonctionnement habituel, dans la tête ; de même dyssynchronie entre

la vitesse nécessaire à la production d'un savoir et celle du fonctionnement habituel, dans la tête.

•  L'enfant à haut potentiel a donc à apprendre à synchroniser la vitesse de déroulement de ses «images mentales» sur celles de son projet : prendre une information, réfléchir, ou exprimer un savoir.

•  Prendre conscience de :           

- quel projet j'ai dans ma tête ?

- pour faire quoi ?

•  Puis adapter des stratégies utilisées à ce projet précis.

•  Pour l'enfant à haut potentiel, prendre conscience de ses processus mentaux personnels performants lui permet ainsi de ne pas se trouver, « sans comprendre ce qui lui arrive », face à l'échec et de devenir acteur de ses propres apprentissages en respectant et développant son propre fonctionnement.

Autoriser et s'autoriser à être différent  ; voilà le début d'une reconnaissance de l'être unique qu'est Pierre, ou Jacques, ou Paul.

Car, que nous le voulions ou non, Pierre, Paul ou Jacques, est un être unique et, en tant que sujet, ayant à faire avec une intelligence en décalage avec ce qui existe autour de lui, une intelligence qui, le plus souvent, lui cause tant d'ennuis ; qu'a-t-il, en tant que sujet , comme choix ?

Le Docteur Alain Gauvrit, pédopsychiatre, parle des deux seules «  façons de fuir cette castration venue du dehors : maitriser ce dehors ou se l'infliger soi-même ...externaliser ou internaliser le conflit.

...Externalisation : l'enfant va devenir turbulent (agir, faute de dire).

...Internalisation : l'enfant va devenir rêveur, distrait ;...en muselant l'expression de son intelligence, l'enfant développe ce qu'on pourrait appeler une «anorexie intellectuelle», véritable équivalent dépressif, voire suicidaire, puisqu'il s'agit là d'un retournement agressif contre soi-même, d'une automutilation (c'est un processus endogène actif, généré par les instances psychiques du sujet) ».

 

Conclusion

Reconnu et se reconnaissant, de par ses particularités de fonctionnement cognitivo-affectif , comme faisant partie d'un groupe, il aura ainsi droit à l'existence ,

Puis reconnu et se reconnaissant dans la qualité originale de ses propres processus intellectuels , il pourra conforter son identité et se développer et réussir en conformité avec lui-même.