L'adolescence


L'adolescence de l'enfant à Haut Potentiel Intellectuel

Dr Olivier REVOL,

Pédopsychiatre à l'Hôpital Neurologique Pierre Wertheimer de LYON

Rédigé par Micheline Abergel

 

Julien, 16 ans, arrive à ma consultation, entouré de ses parents. Il a le crâne rasé,
un pantalon très large qui traîne par terre, un walkman aux oreilles.

- Julien, je vois tes parents, tu me les prêtes ?

- Non, je te les donne.

Comme on peut le voir, cet adolescent n'a rien perdu de sa précocité et surtout pas sa fulgurance et son humour. C'est le point de contact avec lequel on peut les raccrocher au moment où tout le reste est en train de craquer.

J'aurais pu à ce moment là, les renvoyer tous les trois chez eux en leur disant :   tout va bien !

L'adolescence est une crise. Jusqu'à cette période, l'enfant était dans la dépendance totale de ses parents, or il faut l'amener à son autonomie, le sens du mot éduquer n'est-il pas « conduire dehors » ? Cette crise est cependant certainement moins grave et moins compliquée qu'on veut bien se le dire et le dire au niveau médiatique et l'enfant en a connu et en connaîtra d'autres, la première étant la naissance puis,   au cours de la deuxième année, le « non » c'est à dire l'opposition systématique.

Vers 6 ans, il devient pénible et agressif à la maison envers le parent du même sexe et au contraire très séducteur avec celui du sexe opposé, c'est la période oedipienne : « je veux épouser maman ».

C'est là que va se fonder sa personnalité ultérieure à condition qu'à 6 ans il en sorte et rentre dans une phase réputée plus calme qui est la phase de l'attente :

«  D'accord, je ne peux pas épouser maman, mais je veux ressembler à papa, grandir et quand je serais grand, j'épouserai une femme comme maman »

Il refoule pendant un temps toutes ses angoisses, tous ses questionnements oedipiens.

I - La Crise d'adolescence

1) Réactivation des émotions de l'enfance

Sous l'effet de la poussée hormonale, l'enfant va voir réapparaître toutes les émotions qu'il a connues dans la petite enfance. Brutalement, alors qu'elle était en sommeil, l'agressivité envers le parent du même sexe revient et va se manifester de façon caricaturale car plus personne n'a envie de rire : il mesure 1m80 et le coup de poing qu'il donnerait à son père serait plutôt dramatique. De même, le rapprochement mère/fils est aussi très inquiétant et complique les relations, en particulier dans les familles mono-parentales où, la mère ne comprend pas pourquoi leur entente bascule après avoir évité la dépression lors du décès ou du départ du père. En fait cette agressivité lui permet de ne pas succomber à des pulsions interdites.

2)Modifications multiples et imposées difficiles à accepter

L'adolescent va avoir en effet à gérer de multiples modifications mentales et physiques sur lesquelles il n'a aucun contrôle. Chaque soir il se couche sans savoir à quoi il va ressembler le lendemain. Et, pour se donner l'impression de se maîtriser, il va jouer sur l'enveloppe, sur l'aspect extérieur : tatouages, piercing, couleur de cheveux, vêtements, etc....

3) Deuil de l'enfance

Renoncement au corps d'enfant, aux illusions d'enfant, aux rapports qu'on entretenait avec les adultes... ; l'adolescence n'est pas une période gaie, c'est un deuil, la perte d'un monde qu'on ne retrouvera jamais et l'enfant précoce le sait encore plus que les autres et depuis plus longtemps encore.

Son comportement rejoint celui, particulier de l'endeuillé : quand on a perdu quelqu'un ou quelque chose, sortir, travailler, voir les autres devient un effort insurmontable, on a besoin de se replier sur soi pour mémoriser ce qu'on a perdu. Ce n'est qu'au moment où on aura l'assurance que tout est bien inscrit au fond de soi qu'on pourra recommencer à sortir.

Si nous obligeons l'adolescent à se lever, à travailler, à sortir, nous faisons une intrusion dans ce processus de deuil et nous exposons à une réaction excessive.

4)   Identité et identification

C'est un conflit interne intense, encore plus exacerbé chez l'adolescent précoce, de savoir qui il est et à qui il va ressembler. Continuer de ressembler à ses parents va lui donner l'impression de rater le challenge de gagner son identité propre et devenir adulte. Ceci se passe dans un sentiment total d'inutilité : Il a des moyens physiques, intellectuels, sexuels au top dont il ne peut pas se servir, ou, en tous les cas, s'en sert très mal.

La crise d'adolescence, est plus remarquée car les manifestations normales sont énormes, mais, elle n'est pas plus remarquable, on peut en déterminer l'issue en fonction des compétences qu'il a pu avoir à gérer les crises précédentes.

Tout adolescent doit avoir des positions d'opposition. Cela lui permet le désengagement par rapport à l'identification parentale. C'est à ce prix qu'il deviendra adulte. Il faut comprendre que moins il a envie de ce devenir, de quitter le monde feutré de l'enfance, plus l'opposition va être violente.

« L'enfant qui aurait grandi dans une pléthore affective, c'est comme s'il avait évolué dans une délicieuse prison dont il ne pourra sortir par la violence »

 

II - Les troubles de l'humeur

Dans ce contexte de deuil, tout adolescent normal va manifester, que ces modifications corporelles sont difficiles à admettre

1) Ennui

C'est la traduction d'un sentiment d'attente et de l'incapacité à supporter cette attente.

2) « Attractivisme » ou incapacité à entreprendre.

Au moment où se réactivent en lui de telles pulsions négatives dangereuses, il vaut mieux ne rien faire du tout. Sans la cautionner, cette fatigue physique et psychique doit être tolérée.

3) Irritabilité - agressivité

C'est une manière de se protéger car en terrain inconnu, il est sur la défensive.

 

III -   Les stratégies adaptatives

Ces comportements sont normaux. De la même façon qu'ils ont su gérer les crises précédentes, les adolescents,   avec un appareil psychique en bon état peuvent mettre en place de stratégies adaptatives :

Le repli narcissique qui se traduit par de longues stations devant la glace. C'est la reprise de contact avec leur corps et son expression par toutes les excentricités possibles.  

l'identification au groupe .

De 10 à 25 ans !

Cette période commence beaucoup plus tôt aujourd'hui car les enfants sont très vite alertés par la sexualité   (violence que je récuse et contre laquelle je me bats)   et se termine beaucoup plus tard car l'environnement extérieur est insécurisant : chômage, maladies sexuellement transmissibles, etc.... nous sommes dans une société sous-régulée dont les limites ont explosé. Le lien avec les parents semble alors indéfectible et constitue un abri plus sûr.

La manifestation en toutes circonstances, dans toutes les situations des troubles doit alerter. S'ils n'ont pas trouvé en eux les moyens de s'apaiser les adolescents ne vont pas bien, ils utilisent alors des voies d'évitement :

Evitement de la loi : transgression des lois : drogue etc.

Evitement de la famille : fugue

Evitement de l'école : phobie scolaire. Le nombre d'adolescents précoces déscolarisés augmente chaque année.

Evitement de la pensée : Tocs - bouffées délirantes   - L'appareil psychique disjoncte

Evitement de la sexualité : expérimental

Evitement de la vie : tentative de suicide

 

La précocité

L'enfance n'a déjà pas été simple et la précocité fait de l'adolescence une période doublement risquée. Toutes les manifestations normales vont être exagérées. Les transformations qui s'opèrent dans son corps et dans sa tête sont incontrôlables, c'est difficile et insupportable pour le précoce. Son opposition est massive, de tous les instants,   très dérangeante avec des troubles de l'humeur exacerbés par une perception douloureuse des choses. Il a des remarques excessives, violentes mais souvent justes.

De même ses stratégies d'adaptation seront plus difficiles à mettre en place, le repli narcissique lui paraît futile et l'identification au groupe est plus compliquée car enfant il s'est toujours situé hors du groupe.

L'adolescence chez les précoces commence avant la puberté, elle est plus bruyante : tocs, phobie scolaire, dépression, isolement et encore plus déprimante pour les parents mais elle est moins longue et ils en sortent plus tôt.

Dès le lycée, le mode de pensée leur est plus adapté, ils ont plus de ressources, sont plus accessibles à la thérapie et aussi à l'humour et c'est par l'humour que bien souvent, j'arrive à les raccrocher.

 

Les quelques clés du pédopsychiatre

A l'attention des parents :

- Ne pas hésiter à demander l'aide d'un autre adulte médiateur professionnel ou non. Ce peut-être un oncle par exemple avec qui le rapport est moins tendu qu'avec ses parents. Il peut ainsi les « lâcher ».

- Avoir à leur égard une fermeté bienveillante, c'est un juste milieu à trouver dans un cadre.

- L'empathie : essayer de se mettre à sa place, « Je sais ce que tu ressens ... »

- Le souvenir : nous avons tous été adolescents.

- Parler à coté de lui, ne jamais rompre l'harmonie d'un moment ni d'une conversation.

- Etre à l'écoute et ne pas hésiter à lui dire qu'on l'aime.

 

A l'usage des professionnels :

- Garder le secret : ils sont extrêmement sensibles à l'injustice

- Ne pas être complice des parents mais ne jamais les critiquer, c'est une chose que l'adolescent n'admet pas car ils sont une part de lui.

- Toujours la fermeté bienveillante

- Ne pas utiliser son jargon

- Parler à coté de lui, ne pas rompre l'harmonie.

- Il faut l'aider à identifier son comportement, lui expliquer les résultats de son test de QI par exemple, l'aider à mieux se connaître. Il faut qu'il ait l'impression d'avoir avancé pendant la consultation.

- Lui redonner espoir, confiance, envie de croire en lui.

- Respecter nos engagements

- Proposer des contrats à court terme

- Utiliser l'humour, c'est fondamental.

Ce qu'il veut vous dire et qu'il n'ose pas vous dire :

- Soyez toujours à ma disposition mais avec un peu plus de distance. A vous de trouver la bonne distance.

- N'exigez pas d'avoir toujours raison

- Respectez mon espace

- Sachez faire la part des choses : il y a des choses graves comme ma santé et a sécurité et des choses pas graves comme le désordre de ma chambre

- Dites-moi que vous m'aimez

- Soyez toujours là, ne me lâchez pas

Conclusion

La crise d'adolescence existe bel et bien mais le conseil que l'on peu donner aux parents c'est d'en être informés et de tenir. Il faut laisser passer l'orage...