Le malheur d'apprendre

Quand la pédagogie apprend à échouer

L'échec inégalitaire


Serge SALAT

Enseignant - Docteur en économie - X - ENA - Paris


L'inégalité devant l'échec

Deux cent mille enfants précoces sont en ce moment même en situation d'échec scolaire en France. Comment ne pas être sensible à la souffrance de tous ces enfants, souvent travailleurs, de bonne volonté ? Au-delà de la souffrance de l'enfance, c'est parfois le destin et le deuil de toute une vie qui se jouent. Ce sont des milliers de découvertes perdues, d'accomplissements évanouis qui nous interpellent.

Face aux risques d'échec scolaire, les enfants précoces et leurs familles sont dans une situation d'inégalité. Il y a trente ans, l'école républicaine était fondée sur une hiérarchie du mérite. L'excellence y était valorisée. Nous connaissons tous des histoires d'instituteurs qui ont repéré et promu des talents.

L'école aujourd'hui est devenue plus égalitaire dans un souci légitime d'intégrer le plus grand nombre. Pour les enfants précoces, cet égalitarisme a entraîné des difficultés nouvelles.

Dans les maternelles et le primaire, une nouvelle génération d'institutrices a été formée dans l'idée qu'il était souhaitable   que les enfants du même âge aient au même moment des niveaux   et des modes d'acquisition identiques. L'emprise d'un modèle cognitif standard   résultant d'une moyenne statistique a fait passer en trente ans les performances de l'enfant précoce du statut de l'excellence à celui de l'aberration statistique, voire de l'anormalité. Il y a trente ans, savoir lire à quatre ans était fort bien perçu. Aujourd'hui l'enfant sera parfois rejeté et ses parents culpabilisés pour cette activité contre-nature. Il y a trente ans, la précocité, perçue comme excellence scolaire, se transformait en années d'avance. Aujourd'hui, soupçonnée d'aberration, elle se traduit trop souvent par des redoublements.


Les effets pervers de l'élitisme

L'égalitarisme a engendré par réaction de nouvelles formes d'élitisme fondées sur des proximités géographiques, sociales ou religieuses. Il y a trente ans, le talent, quelle que soit son origine sociale, trouvait à s'épanouir dans l'enseignement public. Aujourd'hui de nouvelles formes de ségrégation se sont créées, contre la lettre et l'esprit des textes.

Certains établissements se livrent une concurrence acharnée. Des choix linguistiques ou des options (Allemand première langue, latin, grec par exemple) permettent aux classes sociales les plus favorisées de se retrouver entre soi. La mixité sociale n'existe guère sur un territoire où s'opposent des ghettos de riches et de pauvres, de français de souche et d'immigrés.   A un monde feutré qui s'intéresse encore aux humanités classiques, s'oppose un monde perçu comme violent et dangereux, aux dérapages inquiétants. La géographie scolaire est aussi fragmentée que la géographie sociale. Face à ces hiérarchies multiples et secrètes, l'enfant a beaucoup moins de chances qu'autrefois de rencontrer dans l'école primaire puis le Collège de proximité un lieu d'intégration où   riches et pauvres seraient mêlés et connaîtraient la même éducation.

L'élitisme feutré est encore moins favorable à l'enfant précoce que l'égalitarisme proclamé. Dans certains établissements qui pratiquent un "écrémage", la pression exercée sur l'enfant pour une exécution pointilleuse des tâches et une restitution exacte des mots ne valorise pas les vraies compétences de l'enfant doué, souvent stigmatisé comme un mauvais élève.


Des chances inégales

L'égalitarisme a réduit l'égalité des chances intellectuelles puisque la pédagogie indifférenciée des classes maternelles et primaires, les freins mis à la diversification des parcours et des approches pédagogiques, les résistances à l'avance scolaire, ont fabriqué l'échec de certains enfants prometteurs. Il a réduit l'égalité des chances sociales, puisque l'école, qui met en échec un précoce sur deux, ne sert plus d'ascenseur social aux éléments les plus talentueux   des classes défavorisées.

  Les plus riches de savoir ou d'argent peuvent encore mettre en oeuvre des mesures palliatives pour lutter contre l'échec et l'exclusion. Qu'en est-il des pauvres ? Quel est le destin de milliers d'enfants précoces qui ne sauront jamais qu'ils avaient du talent et un grand potentiel si leur institutrice a décidé qu'ils dérangeaient et qu'ils étaient nuls parce qu'ils étaient différents ? Où leurs parents trouveront-ils les moyens de comprendre le talent perdu de leur enfant et la force de se battre pour lui si l'école le rejette ou le dévalorise ?

Il est donc essentiel, pour assurer une réelle égalité des chances que les enfants précoces puissent bénéficier d'une pédagogie adaptée à l'intérieur des établissement scolaires publics.


LE DRAME DE L'ENFANT SURDOUÉ


Le paradoxe de l'échec

Les réflexions qui suivent sont la synthèse de dix années de réflexion, d'observation de nombreux enfants, d'écoute de leurs parents. J'ai utilisé les acquis des théories cognitivistes des apprentissages. Les travaux d'Antoine de la Garanderie sur les profils pédagogiques m'ont aidé à mieux comprendre le fonctionnement mental des précoces. J'ai utilisé les théories du narcissisme et du faux-soi de Winnicott et d'Alice Miller. J'ai étendu aux enfants précoces la théorie du faux-soi cognitif développée par Danielle Flagey pour les enfants souffrant de troubles instrumentaux. Je me suis appuyé sur les descriptions de la dépression spécifique de l'enfant surdoué de Jeanne Siaud-Facchin. Enfin, je dois citer ma dette générale envers les apports de la psychologie comportementale et cognitive.

J'ai choisi de réfléchir aux mécanismes qui provoquent   l'échec. C'est un problème très paradoxal qui demeure encore mal compris. Comment et pourquoi peut-on échouer à l'école lorsque l'on dispose de compétences cognitives exceptionnelles ?

A la recherche de la créativité perdue

Avant l'école, les enfants précoces sont prometteurs, vifs, éveillés, curieux. Il regardent le monde avec un regard intense. Ils réinventent le théorème d'Archimède dans leur bain après des mois d'expérimentation patiente et obstinée. Ils sont créatifs. Ils écrivent parfois à trois ans des petits romans d'aventure et des pièces de théâtre   pleins d'humour et de fantaisie. Leur mémoire est hallucinante. Ils éprouvent et font partager à leur entourage une immense jubilation à vivre, à comprendre, à créer.

Avec l'école,   le bonheur de la découverte disparaît chez certains. Leur pensée semble parfois se figer, comme prisonnière d'une armure. Les compétences de l'enfant se sont-elles évanouies ?

  Sous la surface figée de l'armure protectrice, la pensée est   souvent   intacte, extrêmement brillante. Pierre a   neuf ans. Je lui demande de développer un polynôme du second degré. C'est assez mécanique et facile à faire. Il le fait avec de grands éclats de rire. Alors, va pour le troisième degré. C'est un peu plus long, ça l'intéresse, ça l'amuse. On continue. Au cinquième degré, il remarque spontanément que les coefficients des développements s'organisent en un triangle. Il en déduit alors sans calcul les lignes du triangle au 6è, 7è degrés et pour des degrés quelconques. A l'aide des symétries du développement, il reconstruit, sans calcul, un développement du 7è degré. Une demi heure, une seule page dense, sans ratures, sans un mot ou un signe de trop, Pierre tout content vient de redécouvrir les premières pages du traité du triangle arithmétique de Pascal.

Les années passent et ses résultats scolaires en mathématiques sont moyens. Pierre est un élève appliqué, sérieux. Il récite mécaniquement des théorèmes et des formules et semble démuni face aux figures. Je lui dis d'oublier un instant le Collège et les théorèmes et d'observer les figures. Au début il est réticent. Puis, il voit des symétries, des rotations, des parallélismes de formes et de structures. Sa pensée géométrique est restée brillante, il déduit, il pense, en réinventant intuitivement lorsqu'il en a besoin   des résultats de théorie des groupes, de géométrie des transformations. Les théorèmes élémentaires de géométrie euclidienne prennent enfin sens dans cette perspective plus vaste. Il rend alors en classe des devoirs au raisonnement juste et complet. C'est à peine s'il dépasse la moyenne. Une ellipse de rédaction, une gaucherie d'expression lui ont coûté dix points.

Comme de nombreux enfants précoces, Pierre est depuis quelques années à la frontière indécise entre réussite et échec scolaire sans que jamais ses compétences réelles aient été évaluées et valorisées. Il a vu échouer certains de ses camarades, tout aussi brillants, qui n'ont pas eu la force de résister à un jugement éternellement négatif.


Des compétences cognitives exceptionnelles

On commence à mieux connaître le fonctionnement cérébral et les stratégies cognitives des enfants précoces. Leur pensée est   holistique, abstraite, souvent à prédominance du cerveau droit,   visuelle. Jeanne Siaud-Facchin a décrit l'organisation cognitive des précoces, l'intuition, la créativité, l'émotivité quand le cerveau droit gouverne, leur   mémoire, leur vitesse de transmission et de traitement des données. La pensée analogique et en arborescence du précoce,   qui caractérise de nombreux grands découvreurs ou créateurs, peut-elle vraiment être facteur d'échec pour l'acquisition   des compétences élémentaires du niveau de l'école primaire et du Collège ? Un mode de fonctionnement mental qui permet à neuf ans de réinventer une théorie mathématique peut-il être tenu pour responsable des difficultés, à douze ans, de l'enfant à manipuler dans un contexte scolaire les éléments les plus simples de cette théorie ? Est-ce vraiment un handicap d'avoir un fonctionnement à dominante du cerveau droit pour acquérir des compétences de cerveau gauche, littéraires ou linguistiques ?

  Je propose à Cécilia, douze ans, de lire les contes de Voltaire, les Antigone d'Anouilh et de Sophocle, les Iphigénie d'Euripide et   de Racine. Elle les lit avec plaisir. Sa compréhension des enjeux philosophiques et psychologiques des textes est largement du niveau terminale. Ses réponses sont justes, claires, précises, argumentées, denses et concises. Mais aux questions trop simples   de quatrième elle ne sait quoi répondre.

Comme Marc semble ne rien connaître à la langue espagnole qu'il étudie en classe depuis un an, je lui propose d'écouter un quart d'heure par jour la méthode Assimil. Au bout de deux semaines, il s'achète des bandes dessinées   en espagnol par dizaines.

Le mode de pensée des enfants précoces est extrêmement performant et rapide pour maîtriser les savoirs et les compétences de l'école, du Collège et du Lycée. Dans un contexte non scolaire, ces savoirs et ces compétences se développent à très grande vitesse et bien au-delà des contenus des programmes.


Le déni des compétences

Mais incomprises, les compétences sont parfois déniées avec une agressivité qui peut se transformer en harcèlement. Le déni des compétences est un point fondamental dans la recherche des causes d'échec de l'enfant précoce. Il faut accepter d'écouter les récits de souffrance et d'humiliation par les enseignants rapportés par les enfants. Il faut accepter de regarder les parcours scolaires chaotiques de trop nombreux enfants précoces, l'accumulation des traumatismes et des déceptions qu'ils ont eu à subir. C'est une réalité un peu honteuse, souvent cachée par les enfants eux-mêmes, qui est refoulée du débat pour ne pas stigmatiser les enseignants, pour ne pas remettre en cause une certaine idée de leur infaillibilité.

Cependant, comme souvent dans la psychologie humaine, c'est la réalité refoulée et niée qui est à l'origine de la persistance de problèmes considérés comme incompréhensibles et insolubles. Regarder cette réalité en face est le seul moyen de la comprendre et de la changer.

  Mon propos n'est nullement de critiquer les centaines de milliers d'enseignants respectueux et motivés qui font bien leur travail. Leurs efforts sont gâchés par les erreurs de certains de leurs prédécesseurs qui ont fait vivre un véritable cauchemar à l'enfant précoce. L'excuse de certains est l'incompréhension, la méconnaissance, la déstabilisation de ses certitudes que provoquent chez l'enseignant la précocité et ses différences. D'autres n'ont pas d'excuses. Ils se sont livrés à un véritable harcèlement moral sur les enfants qui leur avaient été confiés.