Le saut de classe

par Marie-Nöelle Gérolami - Psychologue clinicienne
Paris 11ème - Tél. 01 47 00 43 46 - 06 27 22 84 69

Etre parent d'enfant précoce est passionnant et épuisant quand il faut vivre un parcours du combattant sur le plan scolaire et trouver la réponse la mieux adaptée : saut de classe plus ou moins accepté par l'école, scolarisation dans certains établissements privés sous contrat ou non, déscolarisation avec enseignement à distance etc. Concernant un jeune, voire très jeune enfant, la façon dont l'école primaire va répondre à la précocité intellectuelle de ce dernier sera déterminante pour la suite de sa scolarité car l'école est un puissant organisateur de sa vie psychique et l'enjeu de l'adaptation scolaire est   considérable pour son histoire future.

La Loi d'Orientation du 10 juillet 1990 répartit l'école élémentaire en trois cycles :

•  Cycle I (apprentissages premiers) : les deux premières classes de maternelle, la petite et la moyenne section.

•  Cycle II (apprentissages fondamentaux): Grande section / Cours préparatoire et Cours élémentaire 1 ère année.

•  Cycle III (approfondissements): Cours élémentaire 2 ème année et cours moyen 1 ère et 2 ème année.

[Rappelons que l'entrée en maternelle n'est pas plus obligatoire que l'entrée au CP, prévue à 6 ans, mais que c'est l'éducation qui est obligatoire!]

Par contre, citons le texte officiel : "Une condition d'âge ne peut motiver un refus d'admission au CP, si cette décision est de nature à remettre en cause la continuité des apprentissages". Autrement dit, un enfant qui présenterait des compétences particulières en Grande Section devrait pouvoir bénéficier de l'enseignement dispensé au Cours Préparatoire, dont les bases de travail sont l'apprentissage de la lecture, de l'écriture et du calcul.

Arriver en CP, en sachant déjà lire, c'est l'ennui à coup sûr et les problèmes qui risquent de survenir très vite...

La loi de 1990 dit également que la durée de la scolarité élémentaire ne doit pas être inférieure à 4 ans et supérieure à 6 ans.

"Lorsque l'enfant a acquis les compétences de fin de cycle à la fin de sa première année d'école élémentaire pour le cycle des apprentissages fondamentaux, ou en deux années pour le cycle des approfondissements, le conseil des maîtres du cycle concerné propose le passage de l'enfant dans le cycle suivant" (note de service n°91-065 du 11 mars 1991).

L'enfant peut "sauter" le CE1ou le CM2 mais pas les deux classes (pas les autres classes non plus, à priori)! Il y a des aménagements possibles, prévus par les textes, qui permettent de prendre en compte la diversité des élèves, précoces ou non :

•  Répartition des élèves en groupes-classes selon les âges

•  La classe à plusieurs cours

•  Les échanges de service d'enseignement et de décloisonnement

Quand ces aménagements n'existent pas dans l'école de l'enfant, la seule possibilité pour le faire "accélérer, c'est d'envisager le saut de classe. Cela se passe plus ou moins facilement lorsque l'enfant est bon élève, mais cela devient le parcours du combattant lorsqu'il a des difficultés, surtout des difficultés de comportement...

Quelques précautions à prendre avant de demander un saut de classe :

•  La motivation de l'enfant, parfois réticent à quitter ses camarades lorsqu'il est bien intégré dans la classe (en général, il est ravi de changer de classe, surtout s'il y a subi des misères)

•  Son autonomie dans le travail (faut-il lui demander de se mettre au travail le soir à la maison?...)

•  Son rythme de travail, ses capacités d'organisation (sont-elles satisfaisantes?...)

•  Sa capacité à fournir des efforts (ce dont il n'a pas eu besoin jusque là!)

•  Sa motivation pour "apprendre à apprendre", pour acquérir une méthodologie (ne pas se contenter de son intelligence intuitive, de son excellente mémoire, de ses capacités exceptionnelles)  

•  Son équilibre, sa maturité (a t- il des comportements ou des besoins de "petit"?)

•  Son développement physique (sa taille par exemple).

Mais il faut prendre en compte également :

•  La motivation des parents.

•  L'avis de la psychologue qui a fait passer le test.

Si tout le monde est d'accord, la psychologue rédigera un courrier motivé destiné à l'école en même temps que la famille prendra rendez-vous avec l'enseignante, voire la directrice.

Certains arguments contre le saut de classe peuvent être avancés par l'école :

•  L'enfant ne suivra pas dans la classe supérieure parce qu'il lui "manque" une année d'école (ou aura des lacunes du fait qu'il "manque" une année dans son cursus scolaire).

•  L'enfant n'est pas le premier ou la première de la classe, certes est dans les meilleurs, mais d'autres ont des résultats supérieurs, donc mériteraient aussi de sauter une classe!

•  Son écriture est déplorable, le travail écrit est négligé, bâclé, voire sale!

•  Rêve trop, est distrait, dessine en classe, s'exprime peu à l'oral, reste en retrait, voire s'isole.

•  A l'inverse, son hyperactivité (ne reste pas en place, veut tout le temps participer, n'arrive pas à se concentrer...) est un handicap pour apprendre.

•  La maturité est celle d'un enfant de son âge, donc il/elle aura des difficultés relationnelles ou d'adaptation dans l'autre classe avec des enfants plus âgés.

•  Joue encore beaucoup, a des comportements et des besoins de "petit".

•  Son développement physique, sa petite taille peuvent poser problème avec des plus grands.

A cela, on peut répondre point par point :

•  Les EIP sont capables pendant les vacances d'été de rattraper les notions manquantes (cahier de vacances) avec beaucoup de plaisir et de facilité (cela rassure l'école).

•  Certes,   l'enfant n'est pas le meilleur, mais   ne fournit pas d'efforts pour réussir, tandis que les autres élèves ont besoin de travailler (parfois beaucoup).

•  Les problèmes de dysgraphie s'expliquent par la dyssynchronie (décalage trop important entre le développement intellectuel rapide et le développement psychomoteur normal : la main ne peut pas suivre la vitesse de la pensée), notion qu'il faut expliquer à l'école (si les problèmes d'écriture et de soin sont trop importants et ne se corrigent pas vite, mieux vaut différer d'une année le saut de classe et entreprendre une rééducation graphothérapique).

•  Le rêve est une manifestation de l'ennui en classe, comme l'enfant apprend très vite, la répétition des explications ou des tâches ne l'intéresse pas. L'enfant précoce s'ennuie pendant que les autres apprennent car il va beaucoup plus vite et a soif de connaissances. Il peut se démotiver et cesser de travailler ou s'inhiber pour rester au niveau des autres.

•  A l'inverse, la personnalité de l'enfant hyperactif dérange l'enseignant/e et pose problème en classe, à l'impulsivité, voire hyperactivité motrice, peuvent s'ajouter des troubles de l'attention...C'est un enfant évidemment épuisant, qui sollicite beaucoup les adultes, mais qui   peut se calmer quand il doit fournir des efforts intellectuels ou que l'activité intéresse.

•  Comme pour les problèmes d'écriture, il peut y avoir discordance entre le développement intellectuel rapide et le développement affectif. La question de la "fameuse" maturité ne doit pas empêcher le saut de classe, d'une part parce que les enfants précoces sont souvent beaucoup plus à l'aise avec des enfants plus âgés pour jouer ou discuter; ensuite parce qu'il acquiert vite, dans la classe supérieure, la maturité qui lui manquerait éventuellement et cesse de jouer au bébé parce qu'on le prend au sérieux.

•  De même pour le jeu : heureusement que ce sont des enfants qui aiment jouer comme tous les enfants du monde! C'est le contraire qui serait alarmant! Par contre, si l'enfant continue de jouer au "petit", voire a des comportements régressifs ou manque d'autonomie dans son travail ou son quotidien, a encore beaucoup besoin de l'aide ou de la présence de ses parents, mieux vaut attendre un an pour envisager à nouveau un saut de classe.

•  Si l'enfant a un retard de croissance (ce qui est rare) mieux vaut différer d'une année le saut de classe, sinon un an d'avance ne se remarque pas physiquement à l'école primaire.

•  Pourquoi est-il nécessaire de faire "sauter" une, voire deux classes dès l'école primaire?

•  Parce que ce ne sera plus possible au collège.

•  L'EIP ignore l'effort pour comprendre et apprendre, il n'a pas appris à travailler comme les autres élèves qui sont obligés d'apprendre pour savoir. En passant dans une classe d'âge supérieure, plus proche de son âge mental,   le décalage et l'isolement avec les autres élèves sera réduit et sa stimulation au travail plus visible.

•  L'EIP a une intelligence plutôt globale ou séquentielle (ce qu'indiquent les résultats au test psychométrique), instinctive, possède une remarquable mémoire, mais n'a pas de méthode de travail. Cela risque de devenir un handicap dès la classe de sixième.

•  Au collège, souvent en classe de troisième, l'EIP commence à avoir de moins bonnes notes et à perdre confiance (par exemple, lorsqu'on lui demande d'expliquer sa démarche pour obtenir un résultat, il ne sait pas expliquer son raisonnement). Il ne comprend pas la baisse des résultats et ce qui lui arrive (cela a toujours bien fonctionné jusque là!). Il se démotive de plus en plus, la baisse des résultats s'accentue et l'échec scolaire n'est pas loin!

•  L'EIP peut connaître l'effet "Pygmalion négatif", c'est à dire que pour s'identifier aux autres, (l'identification à ses pairs est structurant à l'adolescence) il renonce à son questionnement intellectuel et inconsciemment à ses compétences, pour ne pas sentir l'angoisse d'être différent, pour ne pas être exclu du groupe, de la "bande".

•  L'échec scolaire n'est pas loin, la dépression non plus (par ailleurs, l'échec scolaire peut faire réapparaître un trouble qui avait disparu : dyslexie, dyscalculie.)

* L'effet du "saut de classe" accordé par l'école peut être thérapeuthique : les symptômes dépressifs peuvent disparaître presque immédiatement (sommeil, alimentation, humeur...redeviennent "normaux") parce que l'enfant est soulagé, n'est plus inquiet ou angoissé.  

L'école est le lieu des apprentissages par excellence, elle a des devoirs envers l'élève, entre autre, celui "d'écouter son rythme" et de respecter ce rythme. Le rythme de l'enfant intellectuellement précoce est d'être rapide, très rapide, mais très riche aussi, il serait regrettable   et préjudiciable de perdre cette richesse que cet enfant ne demande qu'à offrir.